LA LOUE DE LA SAINT JEAN



 " J'ai été louée à douze ans pour aller travailler à Bouquetraud !"me raconta il y a quelques années non sans émotion , une dame de Franchesse au soir de sa vie . 
J'ai ressenti dans ses propos une certaine amertume teintée de colère aussi.De tels sentiments me semblent bien légitimes lorsque lorsqu'une  gamine de douze ans est arrachée à sa famille pour aller travailler comme domestique dans une ferme avec bien souvent des gens qu'on ne connaît peu ou prou. Ces pratiques d'embauche étaient courantes sur ces terres rurales et uniquement agricoles , ou une fois obtenu son certificat d'études , à peine sortis de l'enfance , jeunes garçons et jeunes filles étaient "loués" dans les fermes des environs .
Chaque année avait lieu à Franchesse sur la place du champ de foire , la loue de la Saint Jean ou loue des domestiques le premier dimanche du mois de juin.Cette foire à l'embauche était la plus importante de la région en raison de son centre entièrement agricole; on y venait de loin ( pour l'époque ) du Cher et de la Nièvre , départements limitrophes , Franchesse géographiquement bien située dans le nord Allier.

Le très sérieux almanach agricole du Bourbonnais mentionne déjà en 1896 la foire de la loue franchessoise :

 Patrons et employés étaient nombreux pour discuter , " du bout de gras" (du montant des gages). Il n'y avait pas de contrat écrit , tout se faisait verbalement , on" topait là" et l'affaire se faisait. Lorsque l'affaire était conclue , le patron donnait en principe " l'épingle " à son domestique, un pièce de 100 sous ( 5 francs ) . J'ai souvenir , mais sans aucune certitude ,d'après un témoignage,  que les jeunes gens et jeunes filles accrochaient sur leur poitrine un morceau de tissu pour signifier qu’ils étaient libres . A Franchesse , la tradition voulait que celui qui était engagé , "loué" accrochait un petit bouquet champêtre à sa boutonnière .
Mais la loue de la Saint Jean était aussi une fête ; il y avait des jeux , la fête foraine , un bal ( le bal musette se tenait à l'auberge du Cheval Blanc ) et des permissions spéciales étaient même accordées aux patrons de cafés pour installer des buvettes supplémentaires.
Mais cette ambiance festive cache ,il faut le dire une dure réalité de cette époque , celle du travail des enfants,dans un monde rural où l'insouciance de l'enfance ne dure vraiment pas longtemps, celle aussi du déchirement engendré par la séparation d'une mère et de son jeune enfant parce que d'un point de vue économique on y était bien obligés et qu'une bouche de moins à nourrir avait son importance.
Ces loues aux domestiques qui prennent naissance au premier quart du XIXe siècles vont perdurer jusque dans les années 1950 dans certaines régions pour disparaître au profit d'une mécanisation de plus en plus présente dans les campagnes , diminuant pour le coup le besoin de main d’œuvre. 



Bourbon l'Archambault la cité thermale toute proche , est aussi un bassin d’emploi non négligeable pour les jeunes filles de nos campagnes. Les beaux hôtels tournent à plein régime et on a besoin de main d’œuvre.  Dès lors de jeunes franchessoises tentent leur chance et vont " faire les saisons " comme on disait autrefois ,comme cette jeune  Bourbonnaise (A droite , Marie D'Hier, mon arrière grand mère )  "posant " sur une carte postale (d'après une photographie de 1907 éditée par Mr Gilté , photographe et imprimeur à Bourbon l'Archambault).  , âgée d'à peine seize ans , née à Franchesse à" la Chevrelle" et qui faisait "les saisons" à Bourbon l'Archambault.



 Remerciements :
Un grand merci à Jacqueline pour ses précieux renseignements..
Chers lecteurs , n'hésitez pas à laisser vos commentaires : contact 03lanciers@gmail.com

Alexandre Cornieux

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