UNE NOUVELLE



  
 Le jour se lève à peine. L'abbé Thevenet s'extirpe péniblement de sa paillasse ; il dort mal en ce moment , tiraillé depuis plus d'une semaine par une insidieuse crise de goutte; et puis il y a cette faim tenace et lancinante qui vous réveille en pleine nuit  , mais surtout ce froid terrible qui vous donne la nausée; il sait déjà en lorgnant sur l'unique fenêtre de sa cure qu'aujourd'hui sera pire qu'hier : des petits cristaux de glace  formant une  dentelle fragile et délicate s'agglutinent sur les vitres de la fenêtre; il trouve la force malgré tout de contempler l'oeuvre subtile et éphémère de cette mystérieuse dentellière.
Et dire qu'on est que début décembre songe t-il , avalant avec peine les restes d'un bol de gruau froid et écoeurant de la veille , engoncé dans un manteau devenu trop usé pour protéger du froid mordant qui règne dans la pièce.

A peine a t-il le temps de mettre un pied dehors , qu'une frêle mais agile silhouette  arrive rapidement à sa hauteur , hurlant à pleins poumons :" M'sieur le curé! M'sieur le curé! "
Il l'avait reconnu au premier coup d'oeil  , le petit Pierrot Lanore . Il restait avec sa mère et son grand frère à la locaterie du petit Crotet.C'était un bon petit ,turbulent mais plutôt déluré pour un gamin d'une douzaine d'années.

" Arrête de brailler ! " lui lance avec amusement le curé, " on t'écoute hurler depuis la Croix Tricot!"

 
" C'est ma mère qui m'envoie vous chercher "  répond le gamin tout en reprenant son souffle, " elle a trouvé un p'tit devant not' porte! "  Il n'en fallait pas plus au bon curé pour comprendre l'urgence de la situation ; les abandons d'enfants étaient fréquents et en novembre un nouveau né fut même déposé devant les portes de l'église.
" Va chercher le sacristain ,  on va aller voir ça" dit- il au petit.
Baptiste Pénot qui faisait office de sacristain était boulanger dans le bourg et restait à deux pas de l'église .Il se chargerait de garder le petit Pierrot et d'aller à la cure pour essayer d'y faire un peu de feu.

La locaterie du petit Crotet n'était qu'à une demi heure du bourg de Franchesse;et puis à l'aller ça descend pas mal songea l'abbé mais le retour serait plus long ; et toujours cette satanée goutte , un vrai supplice!

Avait-il le droit de se plaindre lui qui connaissait si bien ses ouailles , de si braves gens, bourrus mais besogneux qui gardaient pour eux leur souffrance et leur misère , cette communauté de taiseux , comme il les appelait avec bienveillance ?  Puis il se remémora ses jeunes années ,quand plein de force et de convictions il avait pris possession de la cure de la paroisse de Franchesse , lui le jeune prêtre venu de Colombiers dans le Berry ; c'était loin tout ça , c'était il y a plus de trente ans songea t-il sans amertume... Les années avaient passé , le pauvre curé se sentait bien las ; il avait cinquante ans à peine mais paraissait en avoir dix de plus tant la vie était rude en ce bas monde!

Il était presque arrivé; le vieux curé distinguait nettement les contours de la louagerie ; le petit Crotet était semblable à toutes les louageries de la paroisse : une petite cour à l'entrée , une petite mare gelée ,un "guernouillat "comme on dit par chez nous , une petite maison avec de basses ouvertures pour ne pas faire entrer le froid ,une étable attenante à l'unique pièce principale pour profiter de la chaleur des bêtes , et un grenier , le tout surmonté d'un toit de chaume.

A peine arrivé au seuil de la chaumière , Marguerite Lanore qui  guettait au carreau  interpelle le brave desservant : " Voyez donc  m'sieur le curé c'te pauv' misère !" Dit-elle d'un air dépité en désignant de la main le sol en terre battue .
 A  l'intérieur d'un panier d'osier posé à même le sol dormait  un nourrisson de deux semaines tout au plus , enveloppé soigneusement dans un drapeau ,recouvert d'une mauvaise bourrasse d'étoffe jaunâtre, un beguin blanc enfoncé jusqu'aux deux oreilles orné d'une petite dentelle d'assez bonne qualité.
Puis Marguerite s'adressa au prêtre : "C'est une gatte m'sieur le curé et j'ai point le nécissaire pour m'en occuper! pas plus tard que la semaine dernière un rena m'a mangé toutes mes gelines! j'suis forcée d'aller ramasser le bois toute seule et en parlant de bois nos maîtres y s'ont bien servi au taillis ; ils on fait venir des fendeurs , des gars de Tronçais pour prendre le bon bois; nous on est tout juste bons à ramasser les cales et à récupérer des racines dans les bouchures ! " Heureusement que mon Pierrot y m'aide bien ! Non m'sieur le curé j'peux point m'en occuper ! Et puis d'puis que mon Jean est parti à la milice on crève la faim!

Jean Lanore , le curé le savait bien  , avait été enrôlé dans la milice il y a de ça trois hivers ; il savait aussi qu'il ne reviendrait point et que sa pauvre Marguerite le savait bien aussi au fond d'elle ! Il avait également saisi l'immense désespoir de cette pauvre femme dans son regard ,et son coeur se serra...


Gilbert Thevenet hocha de la tête et demanda :" où est passé ton ainé ?
  Jacques ? dit-elle c'est un arcandier vous le trouverez en train de ravasser chez la mère Dessalle la garille !
Catherine Dessalle tenait avec poigne l'auberge de la Croix d'Or dans le bourg de Franchesse ; C'était une maîtresse femme ; veuve , " elle avait enterré trois maris " et jurait comme un charretier; l'auberge était un ramassis de vauriens grivois et avinés; dans la grande salle étaient installées quelques tables , enfumée par la cheminée ; l'odeur âcre de lard ranci et de sueur vous prenait à la gorge ; on y croisait de tout : des journaliers , des tisserands en haillons ,et parfois même quelques soldats ; les bagarres y étaient fréquentes mais pour quelques sols on avait droit à une soupe au lard et une chopine d'un infâme pinard.Les vols aussi étaient monnaie courante ; on y détroussait sans vergogne les voyageurs et la semaine dernière on avait goupillé en plein jour  la bourse bien rempli d'un marchand d'étoffes .
Parfois quelques miséreux  venaient y mourir ; pas plus tard que la semaine dernière le bon curé fut appelé à l'auberge pour donner les derniers sacrements à un pauvre bougre dont personne ne savait le nom ; seul un moule à cuillère en buis fut trouvé dans ses haillons laissant supposer qu'il s'agissait d'un fondeur d'étain ;
le père Thevenet mentirait comme d'habitude dans ces cas là en notant sur le registre paroissial que le pauvre homme avait sur lui un chapelet , montrant tous les signes d'un bon chrétien ; le mieux qu'il pouvait faire c'était lui offrir  une sépulture décente  à ce pauvre malheureux!

Marguerite Lanore proposa au bon curé un morceau de tourton et un peu de vin chaud ; celui ci ne lui ferait point l'offense de refuser et puis il avait faim ; le bol de vin chaud lui brûlait les doigts mais lui réchauffait le corps ! entre deux bouchées de tourton il s'adressa à Marguerite sur un ton apaisant : Ne t'inquiète pas Marguerite la petite sera entre de bonnes mains ; je la donnerai à nourrir à Barbe Jacquet , elle prendra bien soin d'elle, c'est une bonne nourrice ; je l'enverrai prendre la petite dans l'après midi; puis le père Thevenet se leva , remercia poliment son hôtesse et reprit la route du bourg.

En chemin il pensait à cette pauvre Marguerite mais aussi au petit Pierrot ; la première communion approchait et sous peu il serait loué sans doute à la louée de la Saint Jean ou à celle de la Saint Martin comme domestique ou journalier, il fallait des bras pour les moissons ; ce serait sûrement un déchirement pour cette pauvre femme. Puis il pria pour cette petite fille abandonnée un matin au petit Crotet; il la baptiserait bientôt et lui donnerait le nom de Marie Crotet ...Qu'allait elle devenir ? louée elle aussi comme domestique ? Ou bien trouverait elle un bon gars qui voudrait l'épouser , elle , une fille sans trousseau ? Peut être s'installeraient ils dans une petite locaterie ?

Il faisait très froid ; engoncé dans son manteau trop élimé pour protéger du froid mordant , le père Thevenet se sentait très fatigué ; même la neige semblait trop fatiguée pour tomber ; seuls quelques flocons virevoltaient dans un ciel d'étain, rompant par endroits la monotonie du paysage; puis il se hâta de rentrer ; il fallait bien préparer l'office...


A Marie ( 1891-1984 )   ...

Alexandre Cornieux

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